Victimes, mais bourreaux

Victimes, mais bourreaux

Dominique Franche

A propos de Virgil Ierunca, Pitesti laboratoire concentrationnaire (1949-1952), Michalon, 1996, 152 pages

Un cauchemar

Pensez à votre meilleur ami.

Vous avez joué dans le même bac à sable, puis dans le même terrain vague. Vous avez eu les mêmes jouets, les mêmes distractions. Vous avez usé vos fonds de culottes sur les bancs de la même école, du même lycée, de la même université. Vous avez aimé les mêmes livres, vous avez partagé les mêmes goûts et dégoûts. A l’adolescence, peut-être avez-vous succombé au charme de la même jeune fille. Plus tard, vous avez aimé avec lui la chaleur du même militantisme car vous luttiez pour défendre les mêmes valeurs. Vous le comprenez d’un simple échange de regards, d’une simple inflexion de voix. On finit par trouver que vous lui ressemblez. Car, au fil du temps, cet ami est devenu un autre vous-même.

Eh bien, cet irremplaçable ami, cet autre vous-même, c’est vous qui allez le torturer.
C’est vous qui lui infligerez brûlures de cigarettes et coups. C’est vous qui allez le forcer à avaler ses excréments. C’est vous qui lui briserez les dents une à une. C’est vous qui lui plongerez, chaque matin, la tête dans les tinettes pleines jusqu’à ce qu’il le fasse de lui-même. C’est vous qui le réveillerez en le frappant quand il bougera pendant son sommeil. C’est vous qui lui arracherez les ongles. C’est sur vos mains que coulera son sang parce que ce seront vos mains qui le feront couler. C’est vous qui le ranimerez d’un seau d’eau lorsqu’il s’évanouira de souffrance.
Car vous torturez votre meilleur ami sans cesse, jour et nuit, sans répit, pendant des semaines, sans repos. Car il faut qu’il renie publiquement tout ce qu’il avait de plus cher au monde. Tout ce que vous aviez de plus cher au monde. Et s’il n’est pas assez convaincant lorsqu’il insulte ses convictions, sa religion, sa femme, sa mère, vous recommencez à le torturer. Mais en prenant garde d’éviter de le tuer. Vous ne pouvez pas lui rendre ce service : quand il perd conscience, un autre vient prendre son pouls, et les sévices doivent être calculés pour prolonger la torture indéfiniment.
Jusqu’à ce que votre meilleur ami ne soit plus un être humain, jusqu’à ce qu’il devienne, à son tour, le bourreau de ses amis. Comme vous l’êtes devenu après une torture qui ne cessait pas. Après une torture qui vous a fait perdre votre humanité.
« Impossible ! » direz-vous. Devant la torture, devant l’inacceptable, devant la déshumanisation, et faute de pouvoir désobéir, il reste le suicide, ultime forme de résistance à la barbarie. Non. Le suicide est impossible. Votre meilleur ami ne pourra pas s’échapper ainsi. Parce qu’aucun objet ne lui permet d’attenter à ses jours, parce que vous partagez sa cellule, parce qu’il est surveillé jour et nuit. Il faudra que votre victime devienne bourreau. Comme vous.

Pitesti, une réalité

Ce récit n’est malheureusement pas celui d’un cauchemar. Il rapporte des faits bien réels, qui se déroulèrent en Roumanie entre 1949 et 1952, d’abord dans la prison de Pitesti puis dans celle de Gherla.
Dans ce siècle qui n’en finit pas de nous montrer les horreurs dont sont capables les hommes, l’« expérience » de Pitesti doit être connue du public. Aucun voyeurisme ce faisant, car Virgil Ierunca ne s’attarde en aucun cas sur les scènes de torture qu’il ne fait qu’évoquer très brièvement. Cela les rend peut-être plus terribles encore, après coup, mais cela rend possible la lecture d’un tel document, qui aurait été insoutenable autrement.
Les faits avaient été rapportés pour la première fois, sous une forme moins complète, dans un livre de Dumitru Bacu paru à Madrid en 1963, en roumain. Virgil Ierunca les compléta dans son ouvrage publié lui aussi en roumain, à Paris en 1981, puis en Roumanie en 1990 (selon l’auteur, un tirage de cent quarante mille exemplaires y fut épuisé en peu de temps), et dont les éditions Michalon publient aujourd’hui la traduction française.
L’« expérience » de « rééducation » de Pitesti aurait été l’application des théories du pédagogue soviétique Makarenko (1888-1939), qui prônait la rééducation des délinquants juvéniles par d’anciens délinquants « repentis » de la même classe d’âge. Ainsi, le général Nikolski, commandant en chef de la tristement célèbre Securitate (police politique roumaine), confia à Eugen Turcanu le soin de constituer une équipe d’étudiants emprisonnés pour des motifs politiques, étudiants qui seraient chargés de « rééduquer » leurs compagnons d’infortune, c’est-à-dire de les torturer. Par cette nouvelle méthode, la Securitate pensait obtenir des aveux plus complets permettant de nouvelles arrestations, elle voulait « lier entre eux les prisonniers tortionnaires par la complicité dans le crime » (p. 31), et elle faisait perdre leur qualité de victimes aux torturés devenus tortionnaires. Turcanu, personnage dont Virgil Ierunca analyse bien la personnalité complexe, était un futur diplomate adhérent du parti communiste dont la carrière avait été brisée par la découverte de son passé fasciste. Une découverte qui l’avait mené en prison, où il mit donc sur pied, avec l’accord des autorités, l’Organisation des détenus à convictions communistes (O.D.C.C.).
A la mi-novembre 1949, une quinzaine des prisonniers politiques les plus réfractaires au communisme furent transférés dans la même chambrée que les quinze membres de l’O.D.C.C., avec lesquels ils se lièrent d’amitié. Jusqu’au matin du 6 décembre, date à laquelle commença l’« expérience » proprement dite : prenant prétexte d’une insulte proférée dans le dos d’un gardien, Turcanu gifle celui qui le considérait comme son meilleur ami de chambrée, et « chacun des rééducateurs de Turcanu se jette sur celui qui était jusque-là son meilleur ami » (p. 49).
Avec la complicité des gardiens et de l’administration, Turcanu et son équipe vont dès lors torturer sans cesse leurs amis d’hier, selon un protocole comportant quatre phases dans l’aveu et la destruction de la personnalité : le « démasquement extérieur », ayant pour but de pousser le torturé à livrer les noms de ses camarades encore libres ; le « démasquement intérieur », pour obtenir les noms de ceux qui ont apporté une aide dans la prison, détenus mais aussi gardiens moins durs que les autres ; le « démasquement moral public », au cours duquel le prisonnier doit bafouer Dieu — s’il croit en lui —, sa famille et lui-même qu’il accuse des pires crimes et obscénités ; enfin, le torturé, s’il a convaincu Turcanu de son « repentir », entre à son tour dans l’O.D.C.C., et il est chargé de torturer à présent son meilleur ami.
L’« expérience » de Pitesti fut étendue d’abord aux autres chambrées, puis à d’autres prisons roumaines. Mais elle « réussit » moins bien ailleurs à cause d’un isolement moindre des établissements pénitentiaires : les victimes trouvaient le moyen d’alerter l’extérieur. Or, même dans un régime totalitaire, il est des bornes que l’on ne peut pas dépasser, et l’« expérience » fut interrompue en août 1952, par peur des fuites. Un procès fut organisé deux ans après, ou plutôt une parodie de procès dans le goût des régimes communistes : seuls comparurent des prisonniers qui avaient entretenu autrefois des rapports avec les fascistes roumains, pour faire croire que ces éléments avaient fait régner la terreur dans des prisons à l’insu des autorités afin de nuire au régime communiste. Le montage étant un peu gros, la censure se chargea ensuite de faire oublier Pitesti, dont les victimes n’étaient guère tentées de parler, puisqu’elles étaient toutes passées au statut de bourreau. Les véritables responsables de l’« expérience » n’ont évidemment jamais été traduits en justice, et surtout pas depuis la chute du régime Ceaucescu.

Une interprétation parfois contestable, mais un document à lire

Voilà résumé l’essentiel de la trame d’un document comme il en existe peu. Il faut lire ce livre, rendu plus troublant encore par sa brièveté, par la précision des faits rapportés (dates, noms des victimes et des bourreaux), mais aussi par des traits du caractère des victimes-bourreaux. Même le bourreau par excellence, Turcanu, qui, lui, n’a pas subi la torture et n’a donc pas le double statut de victime et de bourreau, est présenté dans ce qu’il peut avoir d’humain. Le jour de Noël 1949, il passe deux heures à contempler la neige qui tombe — alors qu’habituellement il dirige les tortures —, avant de crier aux autres prisonniers : « C’est votre faute, bandits, si aujourd’hui, pour Noël, je ne peux pas être avec ma femme et ma petite fille ! » (p. 113). Et Virgil Ierunca de conclure que Turcanu était apparemment le meilleur des pères, comme l’avaient été certains bourreaux nazi.
On ne suivra cependant pas l’auteur sur la voie où il cherche à nous entraîner à la fin de son livre. Pour lui, le véritable coupable de Pitesti est le régime communiste — et François Furet, désormais inévitable quand il est question de communisme, en rajoute une louche en ce sens dans sa préface. Certes, le régime roumain en place à l’époque des faits, donc le régime communiste, est bel et bien coupable. Mais Virgil Ierunca établit ensuite un parallèle avec les techniques de lavage de cerveau des communistes chinois (pp. 115-145), parallèle un peu court et qui voudrait établir que les horreurs du type de Pitesti ont été l’apanage des régimes communistes. On comprend évidemment que Virgil Ierunca soit anticommuniste d’une façon aussi virulente. On le serait à moins, et il n’est pas question de nier que les régimes communistes ont commis d’incroyables atrocités.
Mais ils ne sont malheureusement pas les seuls, et attribuer la responsabilité de l’« expérience » de Pitesti au seul communisme est une explication beaucoup trop partielle et partiale. Elle est rassurante dans sa simplicité, alors que ce livre est en réalité beaucoup plus inquiétant quand on la laisse de côté. C’est justement pour cette raison que Pitesti doit être lu. Parce qu’il nous montre jusqu’où peuvent aller les hommes dans leur volonté d’anéantissement de la personnalité. Parce qu’il nous révèle que des hommes ont pu dans le passé, et pourraient donc à l’avenir, si les citoyens avaient la faiblesse de leur en laisser les moyens, détruire d’autres hommes et même transformer leurs victimes en bourreaux.